Article de la Dépêche du 06/02/2019 : Lot : les habitants d’un village vivent dans la puanteur à cause d’une usine de méthanisation

Lot : les habitants d’un village vivent dans la puanteur à cause d’une usine de méthanisation

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  • Le digesteur, semblable à une grosse cuve, est capable de traité jusqu’à 50 000 tonnes de déchets par an.

Publié le , mis à jour
l’essentielDepuis novembre 2017, les voisins d’une usine de méthanisation vivent dans la puanteur lorsqu’ils se trouvent sous le vent . Un apiculteur soupçonne même qu’un des produits fabriqués a tué ses abeilles.

Depuis plus d’un an, les habitants de Gramat vivent un enfer quotidien. Une odeur  pestillentielle envahit jour et nuit une partie de cette commune de 3 500 habitants, située au cœur du parc naturel des Causses du Quercy, à quelques kilomètres de Rocamadour. « Cela nous empêche de vivre normalement. L’atmosphère est tellement désagréable, qu’il m’est arrivé de quitter mon domicile certaines nuits. Je roule pendant des dizaines de bornes, jusqu’à ce que l’air soit pur », témoigne un habitant asthmatique installé à moins d’un kilomètre de l’entreprise Bioquercy.
Cette société spécialisée dans la méthanisation a lancé son activité en novembre 2017. Bioquercy, c’est son nom, récupère des déchets agro-industriels, des restes d’abattoirs (viscères etc.), de fabrication de plats préparés, mais surtout du lisier de canards issus de la coopérative voisine La Quercinoise. Ensuite, elle les transforme en biogaz, un produit  exploité pour produire de l’énergie électrique et de la chaleur.

Une fois ce processus de méthanisation terminé, les résidus sont recyclés en digestat, une sorte de lisier boueux que les agriculteurs utilisent pour des épandages dans leurs champs.
« Cette énergie, nous la vendons à Enedis, qui la réinjecte dans les réseaux locaux », précise Fabien Haas, directeur d’activité chez Fonroche Biogaz, le premier constructeur de méthaniseurs qui détient 66 % des parts de Bioquercy avec la Quercynoise.

Six personnes « reniflent » l’air chaque jour

Claude Mabit, qui vit au hameau de Pech-Farrat, à Gramat, n’a rien contre la méthanisation tant qu’elle reste « locale ». Sauf que Bioquercy collabore avec plusieurs départements limitrophes. « Notre territoire doit composer avec une déchetterie géante. En fonction du vent, nous sentons flotter des odeurs d’ammoniaque mélangées à de la pourriture », constate-t-il.
Un autre habitant du hameau voulait vendre sa maison, mais le potentiel acquéreur est reparti illico presto lorsqu’il a compris d’où venaient ces effluves. « Depuis, j’ai enlevé ma propriété de la vente, afin d’éviter que le futur acheteur ne m’attaque en justice pour vice caché », raconte ce propriétaire.

Le 6 novembre 2018, Bioquercy a été mis en demeure suite à un arrêté préfectoral l’obligeant à « mettre en place les équipements nécessaires au traitement efficace des odeurs provoquées par ses activités ». Un mois plus tard cette décision a été abrogée, mais six membres du collectif des riverains sont désormais sollicités pour noter la qualité de l’air quotidiennement, avant d’envoyer leurs observations à Bioquercy. Malgré leurs remarques, la puanteur persiste. « Un parfum de fosse septique rode toujours dans un rayon de 1 km autour du digesteur, une grosse cuve capable de traiter jusqu’à 50 000 tonnes de déchets par an », confie Claude Mabit. « Nous faisons des efforts, près de 90 % de nos soucis sont corrigés », répond pour sa part Fabien Haas.

L’épandage du digestat pointé du doigt par les spécialistes

La transformation en méthane n’est pas la seule cause des relents. Les agriculteurs qui cèdent leur lisier à Bioquercy récupèrent le fameux digestat en contrepartie. Ce produit « fertilisant vert », qui contient quelques métaux lourds  « mais pas à des doses dangereuses », d’après Fabien Haas, est déversé sur leurs parcelles. « Mon voisin s’en est servi. Pendant deux semaines, nous avons cohabité avec de fétides émanations », confie un apiculteur qui travaille près d’Avignac. Trois jours après l’utilisation de ce digestat qui contient notamment du plomb, du cadmium et du mercure, toutes les abeilles d’une de ses ruches meurent subitement. Il retrouve près de deux kilos de cadavre d’insectes.

Après avoir filmé la scène, ce Lotois tente de récupérer un échantillon du produit fertilisant auprès de son voisin, mais ce dernier refuse. « Je ne sais pas si l’épandage a un lien avec la mort de mes abeilles, mais le doute persiste », confie cet amoureux de la nature.            « Dans la même semaine, j’ai trouvé des vers de terre décomposés. Lorsque j’ai commencé à partager mes soupçons, plusieurs représentants de l’Etat et des gens en lien avec Bioquercy m’ont téléphoné pour me demander de ne pas lancer de rumeur », se souvient l’apiculteur. « La méthanisation existe depuis des années au Danemark et dans d’autres pays scandinaves. Si cela entraînait la mort des insectes, on le saurait. Nous avons assez de recul », estime Fabien Haas, détenteur d’un diplôme d’ingénieur en écologie.

Au moins trois nouvelles unités de méthanisation dans la région

Le collectif de citoyen lotois et la communauté scientifique s’inquiètent également de la pollution dans les sols « karstiques », des zones de formation calcaire qui favoriseraient les infiltrations rapides sous la surface. « Il faut protéger notre eau ainsi que nos terres. Ce lisier transformé est bourré d’antibiotique », avertit un porte-parole du collectif, qui a même lancé une pétition pour alerter le gouvernement. « En récupérant les déchets des exploitants du Lot nous évitons que 1 000 tonnes d’engrais chimiques soient déversées dans la nature », se défend pour sa part le directeur d’activité chez Fonroche Biogaz.
Le combat des opposants à la méthanisation n’est pas près de s’arrêter. Au moins trois unités semblables à celle de Bioquercy devraient bientôt s’installer dans le Ségala, un territoire qui s’étend de l’ouest de l’Aveyron au nord du Tarn.

Remi Buhagiar